"Notre voisin est sur la table"

Chronique de saison - la Toussaint et nos coutumes

Enfant, j’étais impressionné, par une expression qui désignait qu’une personne était décédée et en attente d’être inhumée.

 Ceux de mon village annonçaient, en wallon le plus souvent « Nos vwèsin è sol tôfv »…Mes grands-parents Delrez traduisaient : « il vient de mourir ».  

Mettre le défunt sur la table est une pratique ancienne. Elle n’a strictement aucune relation avec le cannibalisme… Le corps était veillé, jour et nuit, jusqu’aux funérailles. J’ai encore, un peu, connu cette tradition dans la seconde moitié du vingtième siècle, j’en ai conservé certains souvenirs.

  Deux cousins de mon grand-père Vraisseul, étaient coutumiers du jeu de cartes, le vendredi soir. Ils étaient appréciés par mon aïeul, pour leur courage au travail et la vie exemplaire qu’ils menaient. Un relâchement pouvait se produire dans leur vocabulaire, lorsqu’ils partageaient un rare moment de loisirs.

Un de leurs compagnons de jeu de cartes mourut et les dames patronnesses, qui organisaient les veillées de prières, demandèrent aux partenaires d’assurer une des nuits de veillée…

Joseph était donc sur la table et ses trois ou quatre compagnons, assis autour du cercueil, discutaient entre eux, parfois lui parlaient…

Le travail, et les nombreuses anecdotes sur les activités agricoles de ce cher pays de Herve, leur jeunesse, la guerre, les premiers amours…Ah Joseph ! Que de souvenirs !

Un des participants soupira : « Et les cartes, Joseph ! C’est fini ! ».

Mais un des cousins répondit : « Pourquoi pas une dernière partie ? »

Joseph fut respectueusement déplacé de la table vers le fond de la pièce et les partenaires battaient déjà le jeu.

Ils ont pleuré, Joseph, en évoquant ta défection à leur activité amicale.

Ils riaient parfois, les larmes aux yeux, lorsqu’un des cousins se tournait vers toi pour demander conseil sur une carte à jouer.

En silence Joseph, tu as assisté à cet adieu atypique mais tellement sincère de tes potes.

Tu les connaissais, l’idée du sacrilège ne t’aura pas effleuré. Tu auras sans doute pensé, avec nostalgie, que ces dernières parties de cartes rendaient hommage à la franche camaraderie qui vous avait unis.

En présence de mon grand-père Vraisseul, ce scénario ne se serait pas produit, tous auraient psalmodié des paroles codées par la bienséance et les prières.

Mais tes amis joueurs, les cousins par alliance de mon grand-père, les comiques, t’ont gratifié de quelques heures d’amitié à leur manière.

Au petit matin, tu as retrouvé la table et la froide ambiance de cette dernière chambre improvisée…

  Je ne saurais situer cette veillée à Berneau, Warsage ou Mauhin, mais elle est historique et elle se déroula réellement sans être fidèlement représentative des us et coutumes de l’époque.

 

Henri Vraisseul (Toussaint 2011)

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